Agents du changement

Tong Sun ou la passion de l'analyse

« Je rêvais de devenir ingénieur pour aider mon pays à se développer et participer à son rayonnement. J'étais vraiment conditionnée par le système. »

La passion de l'analyse

Tong Sun est une enfant de la Révolution culturelle de Chine, née durant les troubles civils tristement célèbres des années 60 et 70 cautionnés par l'état, qui ont bouleversé des millions de vies, causé la fermeture des écoles et l'abandon généralisé des filières scientifiques et d'ingénierie.

Mais ces obstacles n'ont pas empêché Tong de devenir une audacieuse scientifique dans le domaine de l'informatique et une éminente figure de l'innovation technologique, ayant par ailleurs récemment fondé le Laboratoire de recherche analytique au PARC, une filiale de Xerox.

Son travail dans les domaines du big data, de l'apprentissage machine, de l'analyse des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle depuis plus de deux décennies chez Xerox a permis la commercialisation de technologies très remarquées. Aujourd'hui, le travail sur l'analyse des données réalisé par son laboratoire pour le secteur de la santé s'avère avoir un impact positif sur la santé et la qualité de vie de plusieurs milliers de personnes.

L'histoire de la scolarité de Tong Sun, puis de ses études dans les domaines de la science et de l'ingénierie peut paraître aussi paradoxale qu'admirable. Tong avait 10 ans lorsque la Révolution culturelle de la Chine prit fin, une période de chaos menée par le président du parti communiste d'alors, Mao Zedong.

Tong appartenait à une génération d'enfants chinois passés à côté de leurs premières années d'école. Une génération privée d'inspiration scientifique et technologique dû au démantèlement du système d'études supérieures et des compétences scientifiques dans le pays.

À l'inverse, de l'autre côté du Pacifique, aux États-Unis, ceux qui allaient devenir les collègues de Tong suivaient un enseignement stable et prometteur, à visée scientifique et technologique. Les avancées médicales, l'émergence des ordinateurs et les missions réussies sur la Lune avaient souligné les bienfaits de la science et de la technologie, capables de guérir les maladies, d'affranchir les hommes des basses tâches et d'explorer de nouvelles frontières.

Malgré les désavantages apparents liés à l'éducation dans sa petite enfance, Tong est convaincue qu'avoir grandi durant la période appelée « la décennie perdue de la Chine » a été déterminant dans ce qu'elle allait devenir, à savoir une innovatrice.

 

Hand holding a beaker

Un nouvel espoir

« C'était une période très dure pour le pays, mais les difficultés que nous connaissions n'étaient rien comparé à ce que la génération de nos parents avait traversé », se rappelle Tong. « Et nous avons tous bénéficié d'une campagne nationale au début des années 80 destinée à promouvoir la science et la technologie. » Le programme visait à ranimer l'intérêt pour les matières techniques et scientifiques auprès des enfants scolarisés.

« Quand j'y repense, c'était rude pour de si jeunes enfants de devoir se concentrer sur les matières académiques, mais le travail soutenu et la discipline nous ont dotés de solides bases. Je rêvais de devenir ingénieur pour aider mon pays à se développer et participer à son rayonnement. J'étais vraiment conditionnée par le système. »

 

Laptop and floppy disk

Travailler chez Xerox

Au milieu des années 80, l'avenir de la Chine reposait sur la science. À l'inverse, aux États-Unis, l'engouement technologique et scientifique donnait des signes de faiblesse. La guerre contre le cancer s'enlisait et l'exploration spatiale stagnait. Et dans le même temps, le monde découvrait, impuissant, la menace naissante du réchauffement climatique.

Mais une révolution silencieuse se dessinait dans la Silicon Valley. Tout près du PARC, où Tong allait finir par travailler, une équipe de chercheurs s'attaquait aux défis de la micro-informatique naissante, redéfinissant par-là même les relations des humains, du travail et de la technologie pour l'ère post-PC.

Mais à cette époque, Tong, qui se formait au métier de l'électrotechnique, ignorait l'existence même de la Silicon Valley.

« Nous ne savions pas ce qu'il se passait en dehors de notre pays », souligne-t-elle. « Mais mon école possédait des PC Apple II et IBM, et ça me fascinait. » Tong prit rapidement conscience qu'elle préférait écrire des programmes logiciels qu'étudier les circuits. « Ce fut un moment décisif pour moi. « J'ai continué à étudier le raisonnement symbolique et la programmation, un sous-domaine de l'intelligence artificielle, jusqu'en maîtrise. »

Tong se rappelle que le domaine de l'intelligence artificielle (IA) portait alors essentiellement sur la conception de systèmes informatiques codés manuellement. Contrairement à aujourd'hui, l'idée d'avoir des machines capables d'effectuer des tâches cognitives était difficilement envisageable. « Nous connaissions la loi de Moore [qui prévoyait que la puissance de calcul des ordinateurs doublerait tous les deux ans], mais nous n'avions évidemment pas conscience des implications d'une telle rapidité de changement. » Ce changement, explique Tong, a permis d'incroyables avancées dans le domaine de l'informatique et le Big Data a fait évoluer l'IA dans plusieurs directions, avec un impact direct sur le commerce et sur la santé et le bien-être des gens.

Alors que les réformes commençaient à voir le jour dans la Chine communiste de la fin des années 80, le gouvernement commença à assouplir les réglementations et les politiques protectionnistes. Il devint alors possible pour un certain nombre de citoyens d'aller et venir de Chine. Tong était l'une d'entre eux.

« Quand le pays a commencé à s'ouvrir, j'ai pu aller aux États-Unis pour faire mon doctorat. C'était au début des années 90. À cette époque, l'IA ayant été reléguée au second plan par la communauté scientifique, j'avais orienté mes recherches sur les supercalculateurs en parallèle. »

Tong est entrée chez Xerox en 1995, alors titulaire d'un doctorat. « Le world-wide web commençait à être disponible et Xerox cherchait à améliorer l'impression haute performance et à développer des solutions documentaires intelligentes. » Tong et ses collègues prenaient alors conscience de l'impact qu'Internet allait avoir sur la vie des gens.

 

Hands typing

L'ère des médias sociaux

En 2005, les médias sociaux allaient capter toute l'attention de Tong. « J'étais fascinée par un site Web appelé Digg.com, un forum social de partage d'actualités et d'opinions politiques. Je reconnais que cela n'avait à l'époque aucune pertinence commerciale du fait Xerox continuait de privilégier les technologies d'impression. Mais c'est là toute la beauté de travailler pour une entreprise comme Xerox. Les chercheurs comme moi sont libres d'explorer les technologies émergentes et d'anticiper les choses. »

« Avant Facebook et Twitter, mon groupe avait commencé à développer des technologies de pointe de traitement du langage naturel et d'exploration sociale à travers l'étude des interactions sociales sur Diggs.com », explique Tong. « Nous avons découvert que lorsque les gens abordaient l'actualité politique, c'était généralement sous forme de débat politique où ils exprimaient leurs opinions et leurs sentiments. Nous nous sommes alors demandé s'il y aurait une dynamique dans ce forum social politique. Qui influence qui ? De quoi débattent-ils ? Quel est le sentiment et comment ce sentiment évolue-t-il au fur et à mesure que le débat progresse ? Qui est réellement le moteur de la conversation ? »

« Cela étant, contrairement aux documents textuels traditionnels, le contenu des médias sociaux est court, bruyant et souvent rempli de nouveaux acronymes, de sarcasme et d'émoticons peu compatibles avec les méthodes classiques centrées sur le langage qui exigent des règles rigides et des modèles statistiques. C'est là que l'intelligence artificielle devient utile. Nous avons utilisé l'apprentissage machine, une forme d'intelligence artificielle, pour surmonter cet obstacle. Cette technique consiste à apprendre à l'ordinateur à discerner les sentiments, le sarcasme et les sujets instables.

« Avec la montée de Twitter et de Facebook, le volume de contenu généré par les utilisateurs s'est considérablement accru. Nous avons donc commencé à prendre des échantillons et à annoter les conversations publiées sur les médias sociaux afin de compiler un vaste ensemble de données pouvant servir à former les ordinateurs. Nos algorithmes d'analyse des sentiments peuvent exploiter cette base de données (en plus des règles et structures linguistiques) pour aboutir à une plus grande précision. »

 

Customer support rep with headset

Assistance à la clientèle

Tong illustre la démarche avec l'exemple suivant : « Il y a quelques années, alors que nous étions sur Twitter un matin, nous avons relevé des sentiments négatifs à propos de la faible réception téléphonique d'un opérateur de télécommunications dans la zone de Chicago. Plus tard dans la soirée, les informations relayaient le problème de faiblesse du signal dû à la mise à niveau de l'antenne de l'opérateur à Chicago. Nous avions repéré le problème dès le matin et nous nous sommes rendu compte qu'avec les informations en temps réel que nous avions relevées le matin-même sur les médias sociaux, l'opérateur aurait pu résoudre le problème plus rapidement. Il aurait pu avertir ses clients, actualiser la page de support de son site Web ou augmenter le nombre d'opérateurs du service client pour gérer l'incident plus efficacement.

« Nous en avons tiré les enseignements et développé une solution que nous avons proposée aux clients de Xerox. Aujourd'hui, les services d'assistance à la clientèle de Xerox étudient les sentiments sur les réseaux sociaux afin de permettre à nos clients de réagir rapidement. »

Depuis, Tong et son équipe ne se sont pas contentés de suivre les bavardages quotidiens et les sentiments sur les médias sociaux. Ils ont mis au point des méthodes innovantes d'extraction approfondie des informations sur les centres d'intérêts des internautes, leurs comportements et leurs modes de vie, en fonction de leurs activités en ligne (par ex. les publications qu'ils ont aimées, le contenu qu'ils ont posté et à quel moment), les liens sociaux (à savoir avec qui ils interagissent, qui ils suivent) et les structures communautaires (de quels groupes ils sont membres, etc.). Ces données peuvent être agrégées et mises en corrélation avec d'autres ensembles de données, tels que la géolocalisation, les données météorologiques, les données du trafic routier et les demandes de remboursements médicaux. Les cas d'utilisation potentiels sont énormes et ne cessent de s'accroître.

 

Patient in a hospital gown

Considérations médicales

« Par exemple, dans le secteur de la santé, nous pouvons utiliser les demandes de remboursement de soins pour définir une population à risque de diabète de type 2 dans une certaine région géographique. Nous utilisons les médias sociaux combinés à des données issues des sondages publics et des recensements pour ajouter une couche de facteurs non médicaux susceptibles de toucher également cette population. Nous pouvons, par exemple, détecter des comportements sous-jacents comme la fréquence de l'activité physique pratiquée, la consommation de tabac ou d'alcool, l'alimentation et les apports nutritionnels. Avec ce type d'informations, Xerox aide les organismes payeurs de soins de santé, les hôpitaux et l'assurance maladie à concevoir et déployer des programmes d'intervention ciblés. »

Tong et son équipe ont identifié que les campagnes à grande échelle sur le bien-être, les programmes d'aide au sevrage du tabac et les programmes de coordination des soins peuvent avoir un impact sur la santé de populations entières, dans la mesure où toutes ces initiatives sont adaptées aux besoins spécifiques des populations ciblées.

À en croire Tong, le travail de Xerox dans ce domaine pourrait avoir un effet domino dans les systèmes de santé. « En combinant les facteurs de comportement social et les dossiers médicaux électroniques des patients, l'on obtient des informations utiles que les médecins et infirmières peuvent exploiter pour aider les patient à prendre des décisions mieux informées. En comprenant mieux les populations auxquelles ils s'adressent, les prestataires de services d'assurance peuvent également prendre de meilleures décisions liées aux souscriptions. C'est une activité colossale qui compte énormément pour le système de santé de notre pays. »

Ce qui avait démarré au début de la dernière décennie comme une recherche sur les médias sociaux par Tong et ses collègues, revêt aujourd'hui une importance capitale pour la société. Comme le précise Tong, « ce qui me plaît chez Xerox, c'est le changement de paradigme et les opportunités nouvelles qui en découlent. En ce qui me concerne, j'apprends constamment de nouvelles choses et parce que la technologie est par nature vouée à évoluer, je vais pouvoir continuer à apprendre pendant encore longtemps. »

« Les ordinateurs, avec l'avènement de l'intelligence artificielle, permettent aux gens de travailler plus efficacement. À la place de robots qui remplacent les humains, je vois un futur avec des humains qui collaborent avec les ordinateurs pour gagner en efficacité. »

 

Computer code

Un lourd tribut

Le parcours professionnel de Tong, depuis sa scolarité perturbée dans la Chine de Mao jusqu'à la création du Laboratoire de recherche analytique, est le résultat de nombreux sacrifices. « Quand j'y repense, nous devions travailler très dur », se remémore-t-elle. « C'était beaucoup trop lourd pour des jeunes enfants. »

D'ailleurs, Tong, maman d'un jeune homme de 19 ans qui vient d'entrer à l'université et d'une fille de 16 ans, encouragerait avec prudence ceux qui voudraient suivre la voie très prisée de l'intelligence artificielle. « Pour réussir dans le domaine de l'apprentissage machine ou de l'intelligence artificielle, encore très fortement dominé par les hommes, il faut posséder une solide compréhension mathématique, le sens de l'analyse et des compétences de programmation avancées. Et toutes ces exigences sont difficiles à satisfaire sans un enseignement très fortement axé sur les sciences et l'ingénierie au collège et au lycée. Les jeunes doivent savoir à quoi s'attendre. Je n'encouragerais pas mes enfants à suivre la voie de l'intelligence artificielle. Mais si des jeunes sont prêts à fournir les efforts nécessaires, je leur dis qu'ils ne le regretteront pas. »

 

Agents of change

Nous participons tous au changement du monde qui nous entoure. Tous autant que nous sommes. À chacun de nos actes, notre présence a des retombées illimitées.

Mais rares sont ceux qui, parmi nous, ont la possibilité d'améliorer la vie de leurs concitoyens. Et encore plus rares sont ceux qui peuvent le faire au quotidien. C’est le défi lancé chaque jour aux scientifiques de Xerox : tenter de faire bouger les lignes.

En échange, nous leur donnons le temps et l’espace pour rêver. Et les ressources pour concrétiser leurs rêves, que ce soit pour inventer de nouvelles machines dotées de fonctionnalités innovantes ou exploiter la réalité augmentée pour stimuler la mémoire des patients atteints d’Alzheimer.

Nous sommes fiers de nos « Agents du changement » qui œuvrent sans relâche dans les centres de recherche Xerox du monde entier.

Voici quelques-unes de leurs histoires.